3 au 14 juillet 2023

102 h – 11 j (horaires particuliers 9h30 - 21h30)

Le CENTQUATRE-PARIS

Inscriptions ouvertes

Chantier ouvert à 16 artistes interprètes professionnel.le.s (théâtre, danse, musique, marionnette, performance)

Au-delà du visible

La catastrophe écologique et sociale de notre époque exige une révision totale de nos manières d’agir. Ce sont les valeurs de toute une civilisation qui sont en crise : la foi dans le progrès, la supériorité de l’homme sur la « nature », et la prétention de la raison de comprendre et maitriser toute forme de vie. Baptiste Morizot parle à juste titre d’une crise de la sensibilité : une crise de l’attention politique et de nos relations avec le vivant.

Le théâtre, de mon point de vue, en fait partie. Si la création est pétrie d’idées (même en défendant des causes justes telles que l’écologie, la décolonisation ou le féminisme), si chaque acte repose sur l’obéissance d’un corps sensible aux injonctions du mental, et si les êtres humains deviennent la matière première de « productions » servant le marché de la culture – le théâtre s’inscrit dans ce même courant d’exploitation du vivant.

Alors comment éviter d’être l’énième distraction collective, et jouer le rôle des musiciens qui divertissent les passagers de la première classe pendant que le navire coule ? N’y-a-t-il pas une contradiction évidente entre manifester le matin contre l’inaction envers le réchauffement climatique, et voir le soir des spectacles remplis d’écrans ? A mon sens, le théâtre ne peut qu’être authentiquement subversif s’il a le courage de renverser les valeurs qui nous mènent aujourd’hui vers la sixième extinction massive.


Au-delà du visible

Le théâtre est un outil ancien : quel est son usage, sa vocation, sa raison d’être ? Loin d’être un simple espace de 

« représentation », le théâtre peut aussi être vécu comme un laboratoire où expérimenter d’autres figures de l’agir. Un lieu où l’humain a la possibilité de se reconnecter à sa racine et – comme dans les grottes de Lascaux et Chauvet – raviver l’énigme d’être un corps vivant, à la lisière entre le visible et l’invisible.

Remettre le sensible au centre de notre travail signifie aiguiser l’attention, s’ouvrir à d’autres expériences de vie et accueillir la possibilité de phénomènes inhabituels et « étranges ». C’est précisément l’objet de ce chantier. Hamlet dit au Spectre : 

« Va, je te suis ». Nous ferons de même avec ce qui apparaît et, pour une fois, nous renoncerons à la tentation de le ranger dans les catégories du connu. En nous méfiant surtout d’une rationalité à la farouche tendance à mépriser ce qui ne tombe pas sous son influence.

Ce chantier sera donc un laboratoire où explorer, avec la rigueur que toute création exige, ce qui demeure au-delà du visible : du « théâtre vécu » de Michel Leiris au phénomène de l’entente des voix, de l’animisme aux pratiques de « dialogue avec les morts », des membres fantômes au chamanisme. Pour cela, je souhaite inviter des scientifiques, anthropologues, ethnographes et philosophes – afin d’offrir aux stagiaires d’autres cartographies de l’ouvert, d’autres horizons nourrissant l’écrin du travail au plateau. Loin de toute forme d’exotisme, regarder ailleurs et décentrer le regard permettra concrètement de poser des nouvelles questions à notre propre matériel.


Le chantier


La question écologique de comment habiter le monde, en cohabitant avec d’autres formes de vie, va de pair avec la question : qu’est-ce qui nous habite ? Parfois l’acteur – c’est-à-dire, l’être humain en action – est mu par quelque chose de plus grand que lui, qui le guide et l’instruit à la fois. C’est un fait tangible, reconnaissable. Pour vivre cette expérience, chaque journée de travail sera organisée en trois temps :

  • Le matin sera dédié à la recherche de l’organicité, cette autre mémoire – propre à la plante, au mollusque, à l’animal – qui sous-tend le vivant dans toutes ses manifestations. Quand un être humain se connecte au courant organique, son attitude change. Ce n’est plus le mental qui dirige, et le corps qui obéit : intuition et action ne font qu’une. Quelque chose d’inconnu lui est révélée : il s’aperçoit être entier, tout en étant en relation aux autres. C’est « moi », et en même temps c’est « autre chose ». La préparation physique et vocale du matin servira à savourer le goût de cette réalité particulière.

  • L’après-midi sera dédié à la création. Le théâtre est probablement le dernier lieu où dialoguer collectivement avec l’invisible, en dehors de toute idéologie laïque et religieuse. Pour que cela puisse avoir lieu, un travail formel est indispensable. Chaque personne sera invitée à créer une partition scénique, en travaillant séparément la ligne des actions physiques et des actions verbales. L’invisible étant la partie plus intime et libre de l’acteur, il est nécessaire de trouver une membrane protectrice : la matière textuelle – poèmes, chansons, pièces de théâtre, ou romans – servira à la façonner. Pour ce faire, je serai accompagné tout au long du stage par la dramaturg Sarah Di Bella.

  •  Chaque fin de journée sera consacrée à un temps d’échange et de réflexion théorique.

Des personnalités issues des sciences humaines et sociales seront invitées pour ouvrir le champ à d’autres domaines que celui de la création. Penser le travail du plateau à l’aune de différents travaux sur l’invisible permettra de nous situer, et de penser la place du théâtre en résonnance avec d’autres espaces géographiques et sociaux. Et nous rappeler que la définition et la gestion de l’invisible sont des questions éminemment politiques.


Le chantier se terminera avec une restitution ouverte au public.


Luca Giacomoni


En partenariat avec le CENTQUATRE - PARIS 

LOGO FRANCE CULTURE.png
Luca Giacomoni