TRAVAILLER PLUS
POUR PENSER MOINS !

En 1990, Michel Deutsch écrivait que le théâtre s’était oublié dans le spectacle, presque 20 ans plus tard on peut dire qu’il s’y est abîmé. Et les récentes contributions de cinéastes français montrent que ce constat n’est pas l’apanage du spectacle vivant. Dans la société d’aujourd’hui, la violence d’une mécanique libérale décomplexée a tout instrumentalisé à seule fin de rentabilité : Travailler plus pour penser moins !  Loin d’être épargnés, les arts, en particulier ceux de la représentation sont stigmatisés, sommés de faire partie du schéma. Forcer de produire plus, ils cherchent moins. Seule l’apparition publique compte. Il faut qu’elle se voie, il faut qu’on en parle, il faut qu’on voie qu’on en parle. Quelle place reste-t-il alors pour l’ambition artistique ? Où est désormais le véritable enjeu de l’œuvre d’art ? Dans un tel contexte, les laboratoires artistiques trouvent aujourd’hui plus qu’hier leur impérieuse nécessité. Il nous faut de nouveaux espaces de convocation des artistes entre eux, mais aussi du public. Des espaces libres, déconnectés de la nécessité de produire. Il faut fabriquer des espaces-temps où s’expriment collectivement, concrètement, activement, les questions soulevées mais généralement ajournées dans l’urgence des pratiques artistiques professionnelles. Ce sont ces questions que nous allons tenter, cette année encore, de lever ensemble un peu partout en France et qui peuvent se résumer en ceci : Quel est aujourd’hui, ici, dans ce monde là, le rôle véritable du théâtre et du cinéma ? Quelle place y prenons-nous, et quels types d’attitudes artistiques avons-nous besoin d’inventer ensemble pour y parvenir ?

Je vous laisse le soin de découvrir les nouvelles propositions des Chantiers Nomades, qui, chacune à sa manière, portée par des démarches artistiques singulières d’artistes de renommée internationale, tentent d’aborder spécifiquement ces questions-là. 

J’espère que vous y trouverez cette année encore les occasions d’une réflexion critique, prospective et collective sur nos pratiques. 

Salut et fraternité.

Frédéric Plazy
Directeur des Chantiers Nomades

DE LA BOUE
JUSQU’AU COU

La formation en général – et ce depuis le jardin d’enfants – est tout entière, j’imagine, une perversion ; je connais un peu la formation spécifiquement théâtrale, et c’est ce qu’elle est. Elle fomente des haines. Elle inculque quelques techniques souvent anachroniques, elle met en contact des jeunes gens avec un certain passé théâtral – artificiellement sélectionné, alors que l’on devrait leur enseigner l’histoire de l’art dans toute son ampleur – et, je le répète, elle engendre des démons, des jalousies, des clans qui s’affrontent, des sectarismes absurdes.
Pourtant, nous parlons bien de transmettre des connaissances sur l’art, chose qui a toujours été liée pour moi à la liberté et au désir de connaître, à la surprise et à la possibilité de nous renouveler à chaque instant.
L’objectif de la formation théâtrale est de transformer les acteurs en parfaits instruments. Les écoles se vantent de pouvoir convertir des âmes, des personnes, en instruments géniaux, voire précieux, comme s’il s’agissait d’un violon du XVIIe siècle. Les Stradivarius émettent un son divin, certes, mais ils ne pensent pas ; ils sont un beau paquet de matière inerte tant que personne ne se propose d’en faire sortir du son.
Lorsque j’ai eu l’occasion de mener un atelier pour les Chantiers Nomades, l’idée principale était la suivante : vous n’êtes pas un instrument, vous ne pouvez pas passer votre vie assis, à attendre qu’un être doué de connaissances et de talent vous fasse résonner. Le virtuose, c’est vous ; quant aux instruments... ils arriveront bien à temps.
Ainsi avons-nous travaillé, en assumant la responsabilité de la création, sans nous contenter d’être de simples instruments utilisés par d’autres. Et ce n’est pas rien, car chaque participant est ainsi connecté à ses peurs et à ses désirs et à ses limites. On apprendra alors ce que chacun recherche ; et si la place qu’il occupe n’est pas celle qui lui convient, il le découvrira ; et chacun décidera s’il a ou non le cran pour s’enfoncer dans la vase tout le restant de sa vie, car celui qui se consacre à l’art a de la boue jusqu’au cou. Faire des pièces de théâtre, c’est autre chose, et cela n’est pas de mon ressort.


Rodrigo García
(Traduit de l’espagnol par Christilla Vasserot)